Le mundélé kintémona
« C’est quoi Papy le corned
beef ? » « C’est de la viande de bœuf bouillie en boîte, ma
chérie ». A ce propos, je vais te
raconter une histoire qui s’est passée il y a bien longtemps, lorsque j’étais
au Congo.
Dès la fin de la guerre 1939-1945, l’Union
Soviétique sachant le rôle que le Congo Belge avait joué auprès des Alliés
pendant les hostilités, par l’apport de
ses ressources en uranium, cuivre, étain, caoutchouc et autres produits stratégiques,
espérait voir un jour le Congo tomber dans sa sphère d’influence. Avec l’aide
de pays amis, les Soviétiques essayaient d’introduire des agents ayant pour
mission de recruter des africains en
vue de leur endoctrinement dans ses écoles spécialisées situées derrière le
rideau de fer.
La Tchécoslovaquie avait, à l’époque, à
Léopoldville une représentation située dans une grosse villa en pleine ville
dans un jardin clôturé, hérissée d’impressionnantes antennes de radio. Elle
faisait l’objet d’une surveillance assidue des services belges de contre-espionnage.
Ses agents étaient tenus à l’œil et leurs allées et venues suivies avec soin.
L’entrée au Congo des étrangers devait être
justifiée et nécessitait l’obtention d’un visa.
Mon
histoire à moi se passe en 1953, elle concerne un certain « mundélé
kintémona », qui en lingala veut dire : « le blanc à la
seringue ». .
A cette époque, j’avais un chauffeur nommé
Paul Kindomba , frère d’un chanteur en vogue à Léopoldville et à Brazzaville
(Il s’appelait De Saio) . Il était donc
bien introduit dans les milieux
congolais de la capitale.
Ma jeep ayant rendu l’âme, Léopoldville
m’avait envoyé un petit camion, véhicule plus à même de transporter le matériel
de campement, le matériel topographique et l’équipe de travailleurs qui
m’accompagnait en brousse toute l’année. Ce camion était rouge.
Les routes en latérite étaient très
poussiéreuses et en fin de journée,
après quelques heures de voyage mes travailleurs étaient couverts d’une
poussière qui les rendait méconnaissables. Aussi, avais-je l’habitude, à la fin
de la journée, avant de monter au village où j’avais installé le camp, de
m’arrêter quelques minutes au bord d’une rivière pour permettre à mes jeunes
hommes d’y plonger et de retrouver un visage humain et une présentation digne de
leurs hôtes.
La rivière était aussi l’endroit où les
lavandières venaient battre leur linge et laver leurs enfants, en fin de journée, quand la chaleur se faisait moins étouffante.
Ce jour là, nous étions partis de grand matin
et rentrions pour la première fois au village avec le nouveau camion, avant la
tombée de la nuit.
Notre arrêt au bord de la rivière provoqua un
mouvement de panique parmi les villageoises. Elles s’enfuirent avec bassines et
enfants, disparaissant parmi les roseaux et les grandes herbes, comme si le Diable en personne avait essayé
de les attraper.
Voilà le chauffeur qui sort en riant du camion
et les appelle : « revenez, n’ayez pas peur, c’est moi, Paul
Kindomda…… ». Une à une elles
ressortent des roseaux, nous
reconnaissent, se rassurent : On vous avait pris pour le mundele
kintémona.
Dis-moi Paul, raconte-moi encore une fois
l’histoire de ce fameux mundélé (homme blanc).
Voici donc cette histoire telle que je l’ai
reconstituée.
Peu après la guerre un artiste peintre
tchécoslovaque avait obtenu un visa
pour visiter le Congo et y exercer son
art. On n’avait trouvé aucun motif
valable pour le lui refuser, mais dès son arrivée il était surveillé de près.
Chaque
matin, à bord d’une camionnette rouge de location, il se rendait dans les avenues
de la cité congolaise. Il y plantait son chevalet et s’appliquait à peindre des
scènes de rue avec personnages. Il essayait manifestement d’entrer en contact
avec des passants et il devenait urgent de l’empêcher de recruter d’éventuels agitateurs en herbe.
Que
faire ? Il fallait trouver un stratagème pour arrêter légalement son
activité. L’inépuisable crédulité des congolais fut mise à profit dans les heures qui suivirent.
Pendant la guerre, l’Argentine avait fourni aux armées des quantités de viande de
bœuf sous forme de corned beef. Les hostilités terminées, les producteurs argentins se tournèrent vers
l’Afrique centrale en espérant y trouver un débouché pour leurs stocks de
viande en boite. Leur génie commercial
ne trouva rien de mieux que de changer les étiquettes des boites et d’y
remplacer l’image traditionnelle d’un bœuf par celle d’un africain. Erreur
fatale !…. Il ne fallut pas longtemps pour que le bruit se répandit que la
viande dite de bœuf était en réalité de la chair humaine.
- Tu y crois, toi, Paul ?
- On me l’a certifié . On y a trouvé des
morceaux d’oreille….Quelqu’un y a même vu un morceau de moustache !
- Les bruits les plus divers courent à ce
sujet : enfants disparus ? Adultes ? Allez savoir !
Tout cela se passait donc dans la même période
d’après guerre.
Il suffisait d’y penser. La police ne manque
pas d’imagination.
On fit
courir le bruit que le peintre venait le jour repérer ses victimes pour les
capturer, la nuit venue, en vue de les mettre en boite. Comment faisait-il
?…. A sa vue, la victime saisie de
frayeur était comme fascinée, comme l’oiseau à la vue du serpent ;
l’étranger lui passait alors une longe autour du cou, lui faisait une piqûre et
la personne tombait à quatre pattes et était instantanément transformée en
cochon [1]
. Elle se laissait ensuite mener jusqu’à la camionnette rouge qui l’emportait
en brousse vers une usine de corned beef souterraine bien connue des seuls européens.
La nouvelle se répandit comme une traînée de
poudre.
Après deux jours d’agitation, l’émeute était proche ; notre bonhomme
manqua d’être lynché, la foule renversa sa camionnette et
l’incendia ; il ne dut enfin son
salut qu’à la prompte intervention de la police qui s’empressa de le mettre à
l’abri et de le réexpédier en Europe par le premier avion.
Ainsi se termina l’aventure d’un artiste
peintre venu au Congo dans un but inavouable et qui fut désormais connu sous le
nom de « blanc à la seringue » ou mundélé kintémona.
L’histoire se répandit en brousse sur des
centaines de kilomètres, chacun étant saisi de frayeur à chaque venue d’un
camion rouge, même après plusieurs années.
Je ne serais pas étonné qu’elle se raconte
encore de nos jours à la veillée, tant sont tenaces les histoires invraisemblables auxquelles les gens de
là-bas croient dur comme fer.les gens de là-bas croient dur comme fer.
[1] Tels, dans l’Odyssée, les compagnons d’Ulysse, métamorphosés en pourceaux par Circé la magicienne..