L’indépendance en vue - 1959

 

 En janvier 1959 il y eut de l’agitation, suite aux élections communales où les nouveaux partis faisaient assaut de revendications. Le nationalisme naissant était attisé par des agitateurs venus de l’étranger via Brazzaville située sur l’autre rive du fleuve Congo. Les richesses du pays attiraient les convoitises des grands, Les Américains craignaient que les Russes ne fassent main basse sur le Congo et vice-versa.  C’était le temps de la guerre d’Algérie, du règne de Nasser en Egypte, des révoltes des Mau-Mau au Kenya ;  l’Afrique était en ébullition . A Léopoldville l’agitation tourna à l’émeute. Dans les quartiers indigènes, quelques boutiques furent pillées et incendiées ; l’armée dut intervenir et il y eut des morts (neuf)).

C’était le début du processus qui mena à l’indépendance du Congo, 18 mois plus tard.

Dans ces jours là, je travaillais à des essais de mesures à l’aide d’altimètres de précision à partir d’un hélicoptère. Je me souviens d’avoir été effrayé de voir les boutiques incendiées alors que je survolais,  à basse altitude,  un quartier populaire. .

L’atmosphère avait changé ; certains européens n’osaient plus s’aventurer dans les quartiers populaires ; l’agitation avait gagné le Bas-Congo, disait-on : un « Monpère » s’était vu couper la barbe, un planteur avait vu son pick-up incendié.

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Je devais justement entreprendre un périple de 3 jours dans le Bas-Congo, pour réceptionner une série de bornes  destinées au Nivellement Général et fraîchement construites par un entrepreneur. Nous partions avec lui en jeep et devions loger dans les missions. Tout se passa sans problème. Un seul incident est digne d’être raconté.

 

Les routes que nous devions emprunter étaient étroites et sinueuses, souvent encaissées. La venue d’un véhicule en sens inverse pouvait poser des problèmes. Parfois le sol était si sablonneux qu’il fallait se lancer pour franchir un passage difficile. Ralentir amenait immanquablement à se planter. Il ne restait alors qu’à mettre pied à terre et à saisir une pelle pour dégager le sable devant les roues, mettre des branchages ou des herbes dans les ornières, décharger le véhicule le plus possible et essayer d’en sortir en poussant à l’arrière.

Le cas se présenta, ces jours là, dans une courbe,  en forêt. Alors que nous nous lancions pour franchir un passage sablonneux, nous étions tombés nez à nez avec un camion surchargé. Nous nous trouvions tous deux ensablés face à face. Situation délicate par ces temps troublés !   . . . 

Le camion était rempli de bonnes femmes revenant de quelque marché, toutes vêtues de leurs pagnes multicolores.  Parmi elles un seul homme.

Agitation, invectives, fureur du chauffeur de camion. Nous étions la cause de leurs difficultés et l’atmosphère était tendue.

 Du haut de la troupe agitée, l’homme me désigne du doigt et crie  dans sa langue : Celui-là je le connais !

Moi aussi, je reconnais en lui le travailleur que j’avais employé cinq ans auparavant, dans la région .Il faisait rire toute l’équipe par son caractère original ,ses mimiques, son odeur et sa crainte de l’eau.   Je l’interpelle à mon tour dans sa langue : Joseph  Kuka ! T’es-tu lavé ce matin ? Sens-tu toujours aussi mauvais ? Les mouches te suivent-elles toujours par derrière comme disaient tes camarades ?  (o sukulaki nzoto na yo na ntongo ? ozali na sono mabé,  ba djinji ba za ko landa yo na sima lukula bandeko na yo balobaka.).

C’est l’éclat de rire général , la détente; toutes les femmes le montrent du doigt et se moquent de lui. J’ai les rieurs de mon côté. Lui-même se met à rire et,  mettant la main à la ceinture, me  dit : Regarde, J’ai toujours la ceinture que tu m’avais donnée. La glace est rompue !  

 Là-dessus tout le monde met pied à terre et,  ensemble en chantant,  nous nous mettons à dégager les roues des véhicules et à chercher des branchages dans la forêt proche. Nous étions des leurs, le charme était revenu.