Vie en brousse dans les années 50

Pendant mes trois premières années de vie en brousse dans le Bas-Congo, territoire grand comme la Belgique ou la Suisse,  j’étais célibataire et je déplaçais mon campement en moyenne tous les trois jours.  Avec mes collègues nous avions l’habitude de nous retrouver au camp de base chaque dernière semaine du mois pour effectuer des calculs, faire le point des travaux et nous réapprovisionner, le reste du temps je me déplaçais beaucoup et ne séjournais dans le même village qu’un jour ou deux seulement.

 Nous travaillions dans une région d’environ 400km sur 200 km. Nous étions cinq à faire partie d’une mission de terrain de l’Institut Géographique du Congo Belge, chargée de levers destinés à la cartographie par photos aériennes. Nous logions tous sous la tente pour une durée de trois ans. Chacun de nous travaillait de son côté et avait une équipe de travailleurs de 5 à 10 hommes, suivant la capacité du véhicule de chacun. 

Il fallait à peu près une demi-heure à une équipe bien formée pour plier la tente, plier le mobilier rudimentaire, mettre la batterie de cuisine dans sa caisse et charger le tout dans le camion ou la remorque de la jeep. Le cuisinier s’occupait de la cuisine,  du filtre à eau et de la lampe à incandescence ; le « lavadaire » s’occupait de la literie, de la moustiquaire et du lit de camp. Le plus délicat était le chargement du petit frigo à pétrole qui restait toujours dans sa caisse d’origine,  et des instruments topographiques.

Il fallait une bonne heure pour  réinstaller le tout dans un autre village,  car nous campions dans des villages pour permettre à nos hommes de loger chez l’habitant.  Je ne confiais à personne l’installation du petit frigo dont la lampe à pétrole était difficile à régler et avait tendance à fumer. Sa présence représentait mon plus grand luxe ; il fournissait deux bouteilles d’eau fraîche après une nuit de fonctionnement. Cela peut paraître ridicule actuellement, mais dans ce climat tropical et dans les conditions d’inconfort que nous connaissions, c’était un bonheur.

Il fallait parfois laisser le véhicule à la garde du chauffeur, quand les sites à visiter se trouvaient à plus d’une demi-journée de marche, et continuer à pied avec un matériel de campement réduit, ce qui diminuait encore le confort du logement déjà si rudimentaire.

La petite malle blanche à croix rouge  était toujours du voyage et ne passait pas inaperçue. 

L’arrivée dans un village y apportait de l’animation. Aucun signe d’hostilité, bien au contraire ! C’est par les enfants qu’on pouvait voir que nous étions les bienvenus. Ils accouraient avec beaucoup de gentillesse en criant  « Mundélé, Mundélé, Mundélé » (homme blanc) en agitant leurs petites paumes blanches. Les villageois étaient toujours disposés à nous montrer les meilleurs sentiers et à nous procurer leurs rares fruits ou  gibier.

 L’espoir de vendre quelques denrées, de recevoir des soins (Il fallait parfois passer plus d’une heure de « consultations » pour venir à bout de la file de patients), la perspective de bénéficier d’un transport gratuit et rapide en cas d’urgence, l’espoir de voir bientôt ouvrir une nouvelle route, la curiosité de voir vivre un européen parmi eux, autant de motifs d’accueil s’ajoutant à leur hospitalité naturelle.

C’était le temps de la « Pax Belgica » que certains qui l’ont connue doivent regretter ; que d’autres qui ne l’ont pas vécue sur place critiquent âprement.  Les villageois n’étaient pas riches certes ; ils vivaient en autarcie, mangeaient à  leur faim dans une paix qui leur était garantie et qu’ils n’avaient pas connue avant notre arrivé, du temps où ils devaient vivre cachés pour se protéger des incursions des marchands arabes à la recherche d’esclaves.

Dans les villages plus importants se tenaient des marchés hebdomadaires. Les villageois y vendaient leurs surplus agricoles à des prix fixés par l’Etat. Ils y trouvaient un tribunal coutumier, un dispensaire, une école (80% des enfants y étaient scolarisés).

Des équipes médicales itinérantes encadrées par des agents sanitaires européens faisaient la chasse aux maladies tropicales, qui étaient en voie de disparition, convoquant les villageois des environs, tenant les fichiers des malades et procédant sur place à des analyses  immédiates en cas de doute. La fièvre jaune avait disparu, la maladie du sommeil était pratiquement éradiquée, les lépreux étaient obligés de se faire soigner dans des centres où ils étaient pris en charge. La malaria était soignée et les nourrissons pesés.

 Des agronomes de l’Etat faisaient la promotion de la culture du coton, du riz de montagne, du palmier à huile,  pour rendre le pays autosuffisant, distribuant semences et conseils,  surveillant les marchés pour que le juste prix soit respecté par les commerçants venus de la ville.

Telle était la vie dans la brousse des années 50.

 

Les trois années suivantes furent passées en brousse également.  Avec Colette, ma femme, d’abord et ensuite aussi avec Olivier notre 1er enfant, dans les territoires de l’intérieur. Elles furent semblables aux trois premières, à la différence près que les besoins du travail n’exigeaient plus de déplacements aussi fréquents.

 Elles s’inscrivaient dans une mission de mesures topographiques de nivellement de précision (1) faisant partie d’un programme international joignant l’océan Atlantique à l’océan Indien avec des raccordements au nivellement de précision de l’AEF à Bangui  et à celui de la Tanzanie sur le lac  Tanganika. Il s’agissait de définir le niveau exact de repères situés tous les 4 à 5 km et ceci d’un océan à l’autre.

 Les mesures se faisaient le long des routes (en boucles de plusieurs centaines de km) avec des appareils de précision mesurant la différence de niveau entre deux mires verticales situées à une distance maximum de 75 mètres de l’opérateur et ainsi de proche en proche et de borne à borne.

 Il fallait organiser et surveiller une douzaine d’opérateurs travaillant avec des niveaux de précision. La progression était d’environ 120 km par mois et le camp pouvait rester en place de 3 à 4 semaines. Ceci laissait plus de temps disponible pour la vie de famille, mais à la longue, le manque de confort ajouté à la difficulté de s’approvisionner en vivre frais,  due au changement continuel de campement,  rendit la vie en brousse difficile à supporter.

 Les gens qui étaient à poste fixe, en brousse, se faisaient expédier chaque semaine une caisse de vivres frais qui arrivait souvent en assez mauvais état, vu la chaleur et le long acheminement par bateau puis par la route. Notre mobilité ne nous permettait même pas ce mode d’approvisionnement. Nous étions donc tributaires des restes de vivres frais disponibles dans les rares boutiques des petits postes de brousse ou de conserves et de la rare possibilité vivrière locale. .

Après six années de brousse on pouvait difficilement me refuser de rentrer en ville pour travailler au siège de l’Institut Géographique. C’est ainsi qu’en 1958 nous aménagions dans une maison avec jardin que nous avions acquise dans un joli lotissement arboré de la périphérie de Léopoldville.

C’était une vie complètement  différente : eau courante, électricité, téléphone, climatisation, seconde voiture. Des amis retrouvés, des activités culturelles, accès aux piscines, aux cinémas, soirées dansantes, barbecues, escapades sur le fleuve avec notre petit hors-bord..

Les horaires de travail étaient aussi très agréables : de 6h30 à 13h30 six jours par semaine.

 

 

(1)A la fermeture d’une boucle on constatait une différence avec le niveau pris au départ.  la précision, c-à-d l’erreur moyenne,  était de 4mm multiplié par la racine carrée de la  distance exprimée en km, soit pour 400 km,  4mm x 20 =80 mm. L’erreur maximum admissible étant de 2,5 x l’erreur moyenne, soit après une boucle de 400 km :  2,5 x 80mm = 200mm ou 20cm maximum en plus ou en moins sur le niveau de départ. On obtenait cette précision grâce au matériel sophistiqué utilisé et par un travail exécuté en double, par aller retour, qui permettait d’éliminer les mesures hors normes. L’erreur finale ( ici inférieure à 20cm ,) était répartie par calcul sur la distance (ici 400 km, soit moins de 2mm pour 4 km) et chaque repère se voyait attribuer un niveau définitif . Ce nivellement était très précis,  on devait y  apporter une correction systématique à mesure qu’on s’écartait de l’Equateur pour tenir compte de la forme ellipsoïde de la Terre. Actuellement les mesures de nivellement se font toujours de la même manière, avec le même matériel et avec la même précision